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Étiquette : animation

Dorohedoro, plongée dans l’excès

Décor urbain sale, dégradé, pollué. Un homme baraqué avec une tête de lézard met la tête d’un mage dans sa bouche pendant qu’une restauratrice adepte du skate board brise le doigts du second mage pour le neutraliser. Dans la gueule du reptile, un homme avec des croix tatouées sur les yeux apparaît, et déclare au quasi-dévoré : « ce n’est pas toi ». L’homme à tête de lézard libère un instant sa victime, lui demande ce que « l’homme à l’intérieur » a dit et, déçu de la réponse, le découpe en quelques coups de couteaux. C’est le protagoniste que nous allons suivre.

Le « héros » de l’histoire, promptement introduit.

Bienvenue dans le chaos

Cet espèce de glorieux bazar est le tout début de Dorohedoro, un manga sur lequel je suis tombé par pur hasard, dont l’adaptation en série d’animation a commencé et finira sur Netflix. Oui, exactement comme Beastars, et j’espérais changer un peu de sujet ou de support pour ce nouveau billet. Tant pis. Dorohedoro est un mélange étrange d’humour grotesque et d’horreur sanglante, et enchaîner d’une traite les 167 chapitres a des allures de grande inspiration hallucinatoire. Pourtant, c’est une oeuvre assez imparfaite, dont l’équilibre entre les genres ne fonctionne pas toujours. Dorohedoro est particulier, avec un univers unique et un soin dans les designs qui ne se retrouve pas toujours dans le scénario, et c’est son espèce de surprise permanente qui pousse à tourner les pages sans s’arrêter.

Les premières images de la série d’animation, qui devrait finir sur Netflix.

Reprenons l’histoire. Le monde est divisé en deux dimensions : le monde des mages, et Hole, le monde des humains. Le premier est misérable, le second carrément cataclysmique, puisque les mages viennent expérimenter leur magie sur les humains, chacun ayant un pouvoir unique. Pas de baguettes ou de chapeaux pointus ici : les magiciens sont des caïds qui portent des masques inspirés de tous les folklores horrifiques possibles, et leur magie est une fumée noire qui cause le plus souvent destruction ou mutation. Notre héros est donc Caiman : surnommé ainsi puisqu’il a un corps d’humain mais une tête de lézard, il est puissant, amnésique et bien décidé à charcuter les mages jusqu’à retrouver celui qui l’a transformé. Et pour une raison inconnue, il est insensible à la magie. Le reste du temps, il est un peu naïf, excité et gourmand. En-dehors de son apparence, il coche toutes les cases du héros classique de ce genre d’histoire. Plus que sa personnalité, ce sont les multiples mystères qui l’entourent qui poussent à suivre l’intrigue.

Le concept d’avoir un humain dans sa bouche de lézard pose bien la folie ambiante.

Le cirque au milieu du bidonville

Même s’il ne brille pas par son originalité, Caiman illustre bien le ton de la série : puissant, armé, maniant le couteau comme personne et doté d’une tête de monstre, ses combats virent souvent au carnage et ses adversaires le voient comme une terreur. Et dans le même temps, c’est un grand dadais maladroit qui cherche à s’adapter à sa drôle de tête et qui demande aux gens « que t’as dit l’homme à l’intérieur de ma bouche? ». Avec lui, la série passe sans transition du délire grand-guignolesque aux explosions de violence. Le tout est renforcé par le trait de l’auteure, Q Hayashida : le dessin a un côté assez rugueux, avec une préférence pour les coups de crayons répétés plutôt qu’un encrage lisse et propre. La plupart des cases sont très riches, avec des décors travaillés, tout en ayant un côté brouillon qui accentue aussi bien le côté sale et trash que l’absurde et l’humour.

Je n’ai pas trouvé de meilleur adjectif que « rugueux » pour décrit le dessin.

Q Hayashida est très créative. J’avais mentionné les masques des mages, ils sont dans cette même veine horrifique/comique. Ils sont parfois terrifiants, parfois ridicules, allant du cœur battant à la dinde de Noël. Dans cet univers, ils servent de symbole social, de personnalisation mais permettent aussi de renforcer la magie. Ce sont les masques, les mutations magiques et les quelques démons de cet univers qui donnent une ambiance étrange et hallucinée à l’univers, pendant que la ville de Hole se charge de l’aspect crasseux et usé. La magie également alterne entre hilarant et terrifiant, selon les pouvoirs. Par exemple, l’un des mages les plus puissants de cet univers est En, une sorte de parrain de la mafia dont la magie crée des champignons. C’est amusant quand il change ses ennemis en tas de chanterelles ou crée des gadgets champignons. Et ça l’est beaucoup moins quand il cuisine lesdits ennemis changés en champignons, ou qu’il génère des milliers de spores directement dans les voies respiratoires de ses adversaires.

En peut tout changer en champignon. Tout.

S’entretuer avec amour

Si les personnages passent aussi bien de l’ultra violence aux blagues maladroites, c’est que leur morale est aussi grise que le monde dans lequel ils évoluent. Les « héros » que sont Caiman et Nikaido, sa seule amie et cuisinière préférée, portent ce titre, c’est parce qu’ils sont contre les mages, dont l’attitude méprisante et destructrice est clairement établie comme mauvaise. Mais pour le reste, leurs méthodes et manière de faire ne diffèrent guère des antagonistes, ce que ce soit les mages de la bande d’En ou les humains qui portent le même tatouage que Caiman, plus tard dans l’intrigue. Haine du camp d’en face, meurtres brutaux et plaisir dans la violence sont l’apanage de tous les camps. De même, chaque groupe de personnage voit ses relations développées : l’amitié entre Caiman et Naikaido est un élément important de l’intrigue, mais un antagoniste comme En est dépeint chef de famille charismatique qui n’hésitera pas à se mettre en danger pour son clan. J’ai de l’affection pour la plupart des personnages de Dorohedoro, et les voir agir égoïstement dans un univers où la morale est relative permet ce ton particulier et ce chaos général.

« Nettoyeurs » de la famille d’En et antagonistes redoutables, Shin et Noi ont une relation fascinante qui les humanise beaucoup.

Mais si ces éléments font la force de l’œuvre au début, ils nuisent à l’investissement émotionnel sur le long terme. Pour contrebalancer les corps déchiquetés régulièrement, les pouvoirs de régénération et de résurrection sont utilisés à outrance, et la mort a un impact somme toute très modeste. Et comme il n’y a pas vraiment de « héros » qui se distingue ni de grande cause à suivre, et que, si les personnages sont bien campés, ils n’évoluent pas énormément pour la majorité d’entre eux, il est difficile de rester impliqué passé l’excitation de la découverte du début. La surprise est l’élément clé du plaisir de lire Dorohedoro : le manga va à 100 à l’heure, les éléments d’intrigue sont présentés très vite et les découvertes s’enchaînent.

Etre décapité est un état récurrent dans Dorohedoro.

Même la folie s’essouffle

Sauf que sur le long terme, ces éléments ne tiennent pas, et le mystère de l’identité de Caiman est le seul fil rouge vraiment fort. Les autres révélations, comme les secrets de Nikaido, ont été présentées presque discrètement, et sont résolues trop vite pour provoquer d’émotion assez forte. L’aspect horrifique ne surprend plus, il n’inquiète même plus puisque la résurrection se fait assez facilement, tandis que l’humour tombe de plus en plus à plat. Dorohedoro est presque trop consistant dans son grand bazar, dans son déchaînement d’absurde et de bizarre, et en devient assez prévisible. Le manga est terminé et, sans divulgâcher, la fin est exactement ce à quoi je m’attendais, à quelques détails près. Si Dorohedoro commences comme une plongée psychédélique, on finit par s’habituer au voyage. On n’est plus surpris par la pizza qui permet de fabriquer un corps artificielle, par le cancrelat géant qui fait du baseball ou par la relation d’amour entre un docteur et un démon. Sans être lassant, Dorohedoro cesse d’être étonnant avec le temps, et c’est pourtant son principal point d’accroche.

C’est triste, mais il y a un moment où la bataille entre un homme champignon et un cafard mutant ne suscite plus beaucoup d’émotion.

L’adaptation pourra peut-être corriger ces problèmes : il est plus facile de renouveler l’aspect déjanté d’une œuvre avec l’animation. Les premières images et le premier épisode montrent au moins que le studio Mappa, en charge du projet, a compris l’essence de Dorohedoro : l’action est rapide et commence immédiatement, les personnages sont excessifs et le générique, judicieusement intitulé « Welcome to Chaos », est un véritable trip sous acide qui ne dévoile rien de l’intrigue. Enfin, pour ceux qui aiment aussi bien les styles horrifiques que post-apocalyptique, les designs méritent à eux seuls le détour. Je recommanderai donc la série Dorohedoro en tant qu’expérience à tenter : c’est un gros foutoir qui ne demande qu’à embarquer ceux qui le veulent, quitte à lâcher l’affaire en cours de route.

Le choix d’alterner délire psychédélique et scène de vie fonctionne à merveille.

« Olive et Tom » se démarque toujours

Un remake de la série culte, des détournements à tout-va pour la Coupe du Monde, des personnages qui annoncent les Jeux Olympiques de Tokyo… Rien ne semble pouvoir faire de l’ombre à « Olive et Tom », le dessin animé emblématique des années 90 en France et l’incarnation du football au Japon. Une réussite qui tient en cinq raisons.

« Olive et Tom, ils sont toujours en forme! Tom Olivier, sont super entraînés! Tom Olivier, ils sont venus pour gagner« … Tous ceux qui ont vu le dessin animé « Olive et Tom », ou Captain Tsubasa en VO, se souviennent de ce générique culte. Cette série japonaise est arrivée en France autour des années 90 et qui a été rediffusée durant deux décennies. Elle raconte les aventures d’Olivier Atton, ou Tsubasa Oozora en VO, un jeune footballeur qui va alterner amitié et rivalité avec les meilleurs joueurs du pays puis du monde, dont Thomas Price, ou Genzo Wakabayashi en VO. Une série qui a duré dans le temps, avec un total de 92 tomes écoulés à plus de 80 millions d’exemplaires dans le temps et une version remasterisée de la série sortie cette année, à l’occasion de la Coupe du Monde.

Au Japon, la série et le foot sont si liés que la qualification du pays à la Coupe du Monde était une condition à la création du remake, sorti cette année. Elle est entrée dans sa pop-culture au point que l’on en retrouve les personnages dans le clip promotionnel des Jeux olympiques de Tokyo, premier personnage fictif après les véritables athlètes humains. Même en France, les internautes ont détourné plusieurs séquences de cette Coupe du Monde avec des extraits de la série, notamment, le but de Benjamin Pavard contre l’Argentine. Cinq facteurs expliquent ce succès.

La série est arrivée la première

Au Japon, le sport national est le baseball. Le football y est encore aujourd’hui un sport mineur, et restait totalement inconnu avant Captain Tsubasa. La Ligue japonais de football n’a été créée qu’en 1992, plus de dix ans après le début du manga. « Le héros, Tsubasa ou Olivier en français, est inspiré du premier joueur japonais à avoir évolué à l’international [Kazuyoshi Miura, NDLR] », pointe Bounthavy Suvilay, doctorante en lettres modernes à l’Université de Montpelliers et auteure de Le manga de sport comme récit de formation pour la jeunesse au Japon. « L’auteur a dramatisé son histoire et l’a teinté d’héroïsme tout en appliquant les codes du manga de sport, à l’époque très axé sur la souffrance et la victoire. La plupart des joueurs qui ont rejoint la Ligue à l’époque avaient très probablement adoré le manga ».

Les grands stades bondés de la série étaient particulièrement irréalistes, à une époque où le football était très mineur au Japon.

La série promeut des valeurs traditionnelles

« C’est après la Seconde Guerre Mondiale que les Japonais se sont réappropriés la pratique occidentale en y incorporant les valeurs du Bushido, avec l’idée de la souffrance physique qui permet la maîtrise du corps et donc de l’esprit », explique la chercheuse. « Ce sont des valeurs qui formaient de bons soldats et forment maintenant de bons employés de bureau. À cette époque, la notion d’échec était impossible, alors que certains mangas modernes comme Haikyuu!! traitent désormais de son acceptation ». Parmi les personnages célèbres de la série, Julian Ross, ou Jun Misugi en VO, un joueur cardiaque qui risque une attaque à tout moment sur le terrain et dont le sacrifice est glorifié par ses coéquipiers. 

Julian Ross, « héroïque » car risquant sa vie en permanence sur le terrain.

La série est pérenne et suit les événements de la réalité

« En France, nous n’avons eu droit qu’à l’enfance de Tsubasa, alors que la série est très pérenne au Japon, où elle raconte aussi son adolescence et sa vie adulte », souligne Bounthavy Suvilay. Cinq suites de longueurs variées ont vu le jour, emmenant Olivier/Tsubasa jouer au Brésil ou en Espagne. La série se poursuit encore aujourd’hui avec Captain Tsubasa: Rising Sun où les héros se préparent aux Jeux Olympiques, comme ceux qui arrivent à Tokyo en 2020. Xavier Guilbert, rédacteur en chef du collectif du9 et grand connaisseur du Japon, estime que les choix éditoriaux suivent les événements de la réalité. Il précise : « Le football est devenu intéressant en Asie en 2002, quand le Japon et la Corée se sont qualifié. Le diffuseur a saisi l’opportunité en relançant la série avec Road to 2002 [Olive et Tom : le Retour en français, NDLR] ».

Le générique de « Olive et Tom: Le Retour » montre que la série s’adresse désormais à un public plus âgé.

La série a été très bien diffusée en France

En France, la série animée d’origine et sa suite ont été diffusée longtemps, permettant un succès que n’aurait pas connu le manga seul. « Il y avait bien moins de chaînes à l’époque, Olive et Tom est arrivé toute une vague de nouveaux dessins animés japonais sur le Club Dorothée et résonnait bien en France, où le football est très populaire. Mais pour le format papier, les mangas de sport fonctionnent très mal en France, il n’y a donc plus vraiment de concurrence », soupire Xavier Guilbert. En 2014, sa numérologie annonçait que sur les 30 mangas les plus vendus en France l’année précédente, seuls deux étaient des mangas de sport. Des mangas de… Basketball. 

Le premier volume de Kuroko No Basket, l’un des rares mangas de sport à avoir un peu de succès en France.

La série avait su se différencier

Si la France a connu le dessin animé Olive et Tom en premier, les Japonais ont découvert Captain Tsubasa par le format papier. « Le manga avait un dessin très fort et marquant, la mise en scène était palpitante », apprécie Damien Hilaire, rédacteur spécialisé dans l’animation et le manga pour Hyperlink et VL média. « Si la série est célèbre pour son côté exagéré, presque parodique, c’est qu’elle a voulu rendre cette intensité, retranscrire la force d’évocation du papier ». Cette réussite a un revers : personne n’a vraiment essayé de retourner les codes du football depuis. Le chroniqueur interroge l’omniprésence d’Olive et Tom : « Est-ce qu’on n’a pas fait le tour ? J’aimerai du sang-neuf, de nouveaux personnages pour une nouvelle génération ».

 

Le lectorat féminin, un avenir pour le manga de football?

Pour Damien Bandrac, qui anime le podcast sur la culture nippone LOLJAPON depuis 5 ans, le changement pourrait venir du public féminin. « Au Japon, Captain Tsubasa a énormément de lectrices, car il est considéré comme l’un des piliers du yaoi ». Ce terme désigne un genre de manga centré sur les relations amoureuses entre hommes, très populaire auprès des jeunes femmes. Les relations sentimentales sont pourtant presque absentes de la série. « Ce n’est pas explicite et le public masculin en Occident ne le remarque pas, il faut connaître les codes. Mais aujourd’hui, les auteurs savent ce qu’ils font », affirme ce blogueur de longue date.

Mais les lectrices peuvent aussi être de futures sportives. « Sayonara Football, l’un des rares mangas sur le football féminin, a été édité en France [chez Ki-oon, NDLR]. Il ne dure que deux tomes, mais l’auteur a également fait Your Lie In April, qui a bien marché », explique-t-il. Il s’est depuis attaqué à une suite plus longue, Sayonara Watashi no Cramer. Mais aucune traduction française n’est prévue, ce que regrette Damien Bandrac : « J’espère qu’un vrai manga de football féminin pourra un jour trouver sa place ».

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