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Catégorie : Recommandations

Dorohedoro, plongée dans l’excès

Décor urbain sale, dégradé, pollué. Un homme baraqué avec une tête de lézard met la tête d’un mage dans sa bouche pendant qu’une restauratrice adepte du skate board brise le doigts du second mage pour le neutraliser. Dans la gueule du reptile, un homme avec des croix tatouées sur les yeux apparaît, et déclare au quasi-dévoré : « ce n’est pas toi ». L’homme à tête de lézard libère un instant sa victime, lui demande ce que « l’homme à l’intérieur » a dit et, déçu de la réponse, le découpe en quelques coups de couteaux. C’est le protagoniste que nous allons suivre.

Le « héros » de l’histoire, promptement introduit.

Bienvenue dans le chaos

Cet espèce de glorieux bazar est le tout début de Dorohedoro, un manga sur lequel je suis tombé par pur hasard, dont l’adaptation en série d’animation a commencé et finira sur Netflix. Oui, exactement comme Beastars, et j’espérais changer un peu de sujet ou de support pour ce nouveau billet. Tant pis. Dorohedoro est un mélange étrange d’humour grotesque et d’horreur sanglante, et enchaîner d’une traite les 167 chapitres a des allures de grande inspiration hallucinatoire. Pourtant, c’est une oeuvre assez imparfaite, dont l’équilibre entre les genres ne fonctionne pas toujours. Dorohedoro est particulier, avec un univers unique et un soin dans les designs qui ne se retrouve pas toujours dans le scénario, et c’est son espèce de surprise permanente qui pousse à tourner les pages sans s’arrêter.

Les premières images de la série d’animation, qui devrait finir sur Netflix.

Reprenons l’histoire. Le monde est divisé en deux dimensions : le monde des mages, et Hole, le monde des humains. Le premier est misérable, le second carrément cataclysmique, puisque les mages viennent expérimenter leur magie sur les humains, chacun ayant un pouvoir unique. Pas de baguettes ou de chapeaux pointus ici : les magiciens sont des caïds qui portent des masques inspirés de tous les folklores horrifiques possibles, et leur magie est une fumée noire qui cause le plus souvent destruction ou mutation. Notre héros est donc Caiman : surnommé ainsi puisqu’il a un corps d’humain mais une tête de lézard, il est puissant, amnésique et bien décidé à charcuter les mages jusqu’à retrouver celui qui l’a transformé. Et pour une raison inconnue, il est insensible à la magie. Le reste du temps, il est un peu naïf, excité et gourmand. En-dehors de son apparence, il coche toutes les cases du héros classique de ce genre d’histoire. Plus que sa personnalité, ce sont les multiples mystères qui l’entourent qui poussent à suivre l’intrigue.

Le concept d’avoir un humain dans sa bouche de lézard pose bien la folie ambiante.

Le cirque au milieu du bidonville

Même s’il ne brille pas par son originalité, Caiman illustre bien le ton de la série : puissant, armé, maniant le couteau comme personne et doté d’une tête de monstre, ses combats virent souvent au carnage et ses adversaires le voient comme une terreur. Et dans le même temps, c’est un grand dadais maladroit qui cherche à s’adapter à sa drôle de tête et qui demande aux gens « que t’as dit l’homme à l’intérieur de ma bouche? ». Avec lui, la série passe sans transition du délire grand-guignolesque aux explosions de violence. Le tout est renforcé par le trait de l’auteure, Q Hayashida : le dessin a un côté assez rugueux, avec une préférence pour les coups de crayons répétés plutôt qu’un encrage lisse et propre. La plupart des cases sont très riches, avec des décors travaillés, tout en ayant un côté brouillon qui accentue aussi bien le côté sale et trash que l’absurde et l’humour.

Je n’ai pas trouvé de meilleur adjectif que « rugueux » pour décrit le dessin.

Q Hayashida est très créative. J’avais mentionné les masques des mages, ils sont dans cette même veine horrifique/comique. Ils sont parfois terrifiants, parfois ridicules, allant du cœur battant à la dinde de Noël. Dans cet univers, ils servent de symbole social, de personnalisation mais permettent aussi de renforcer la magie. Ce sont les masques, les mutations magiques et les quelques démons de cet univers qui donnent une ambiance étrange et hallucinée à l’univers, pendant que la ville de Hole se charge de l’aspect crasseux et usé. La magie également alterne entre hilarant et terrifiant, selon les pouvoirs. Par exemple, l’un des mages les plus puissants de cet univers est En, une sorte de parrain de la mafia dont la magie crée des champignons. C’est amusant quand il change ses ennemis en tas de chanterelles ou crée des gadgets champignons. Et ça l’est beaucoup moins quand il cuisine lesdits ennemis changés en champignons, ou qu’il génère des milliers de spores directement dans les voies respiratoires de ses adversaires.

En peut tout changer en champignon. Tout.

S’entretuer avec amour

Si les personnages passent aussi bien de l’ultra violence aux blagues maladroites, c’est que leur morale est aussi grise que le monde dans lequel ils évoluent. Les « héros » que sont Caiman et Nikaido, sa seule amie et cuisinière préférée, portent ce titre, c’est parce qu’ils sont contre les mages, dont l’attitude méprisante et destructrice est clairement établie comme mauvaise. Mais pour le reste, leurs méthodes et manière de faire ne diffèrent guère des antagonistes, ce que ce soit les mages de la bande d’En ou les humains qui portent le même tatouage que Caiman, plus tard dans l’intrigue. Haine du camp d’en face, meurtres brutaux et plaisir dans la violence sont l’apanage de tous les camps. De même, chaque groupe de personnage voit ses relations développées : l’amitié entre Caiman et Naikaido est un élément important de l’intrigue, mais un antagoniste comme En est dépeint chef de famille charismatique qui n’hésitera pas à se mettre en danger pour son clan. J’ai de l’affection pour la plupart des personnages de Dorohedoro, et les voir agir égoïstement dans un univers où la morale est relative permet ce ton particulier et ce chaos général.

« Nettoyeurs » de la famille d’En et antagonistes redoutables, Shin et Noi ont une relation fascinante qui les humanise beaucoup.

Mais si ces éléments font la force de l’œuvre au début, ils nuisent à l’investissement émotionnel sur le long terme. Pour contrebalancer les corps déchiquetés régulièrement, les pouvoirs de régénération et de résurrection sont utilisés à outrance, et la mort a un impact somme toute très modeste. Et comme il n’y a pas vraiment de « héros » qui se distingue ni de grande cause à suivre, et que, si les personnages sont bien campés, ils n’évoluent pas énormément pour la majorité d’entre eux, il est difficile de rester impliqué passé l’excitation de la découverte du début. La surprise est l’élément clé du plaisir de lire Dorohedoro : le manga va à 100 à l’heure, les éléments d’intrigue sont présentés très vite et les découvertes s’enchaînent.

Etre décapité est un état récurrent dans Dorohedoro.

Même la folie s’essouffle

Sauf que sur le long terme, ces éléments ne tiennent pas, et le mystère de l’identité de Caiman est le seul fil rouge vraiment fort. Les autres révélations, comme les secrets de Nikaido, ont été présentées presque discrètement, et sont résolues trop vite pour provoquer d’émotion assez forte. L’aspect horrifique ne surprend plus, il n’inquiète même plus puisque la résurrection se fait assez facilement, tandis que l’humour tombe de plus en plus à plat. Dorohedoro est presque trop consistant dans son grand bazar, dans son déchaînement d’absurde et de bizarre, et en devient assez prévisible. Le manga est terminé et, sans divulgâcher, la fin est exactement ce à quoi je m’attendais, à quelques détails près. Si Dorohedoro commences comme une plongée psychédélique, on finit par s’habituer au voyage. On n’est plus surpris par la pizza qui permet de fabriquer un corps artificielle, par le cancrelat géant qui fait du baseball ou par la relation d’amour entre un docteur et un démon. Sans être lassant, Dorohedoro cesse d’être étonnant avec le temps, et c’est pourtant son principal point d’accroche.

C’est triste, mais il y a un moment où la bataille entre un homme champignon et un cafard mutant ne suscite plus beaucoup d’émotion.

L’adaptation pourra peut-être corriger ces problèmes : il est plus facile de renouveler l’aspect déjanté d’une œuvre avec l’animation. Les premières images et le premier épisode montrent au moins que le studio Mappa, en charge du projet, a compris l’essence de Dorohedoro : l’action est rapide et commence immédiatement, les personnages sont excessifs et le générique, judicieusement intitulé « Welcome to Chaos », est un véritable trip sous acide qui ne dévoile rien de l’intrigue. Enfin, pour ceux qui aiment aussi bien les styles horrifiques que post-apocalyptique, les designs méritent à eux seuls le détour. Je recommanderai donc la série Dorohedoro en tant qu’expérience à tenter : c’est un gros foutoir qui ne demande qu’à embarquer ceux qui le veulent, quitte à lâcher l’affaire en cours de route.

Le choix d’alterner délire psychédélique et scène de vie fonctionne à merveille.

Lisez Beastars !, ou le choix du titre court qui va à l’essentiel

Les amis qui vous connaissent et peuvent vous dire « tu devrais lire/regarder ça, je suis certain que ça te plaira » en ayant raison sont un bien précieux. C’est ainsi que j’ai découvert Beastars, par un ami qui connaissait mon amour pour la série de BD « Blacksad ». « Zootopia en plus sombre » ou « Blacksad au lycée », telles étaient les quelques informations que j’avais sur la série. Aujourd’hui, je vais encore parler manga, mais j’ai une bonne excuse : l’adaptation en série d’animation arrive bientôt sur Netflix. Promis, la prochaine fois je change de support. Mais pour l’heure, vous devriez vous jeter sur Beastars. Ou, au strict minimum, sur le superbe générique en stop-motion qui a été fait pour la série.

La série possédera une animation différente, mais ce générique a absolument tout compris aux questions et à l’ambiance de la série.

Nous vivons dans une société…

Il y a deux grandes tendances dans les œuvres qui prennent comme personnages des animaux dans une société sans humains. Certaines, comme Blacksad, se dirigent vers les animaux anthropomorphisés : les animaux sont plutôt des humains avec une apparence alternative, qui en dit souvent long sur leur personnalité. D’autres ont une approche plus littérale et présentent de véritables animaux, avec leurs différences et leurs spécificités : c’est le parti pris de Beastars, où les échelles de taille et les comportements correspondent largement aux animaux réels. Écrit et dessiné par la mangaka Paru Itagaki et prépublié depuis 2016, Beastars dépeint un monde où toutes les espèces cohabitent tant bien que mal, avec des carnivores interdits de consommer de la viande et des herbivores terrifiés de voir un carnivore céder à la tentation. Pas de parallèle évident à faire avec le racisme ou le sexisme de notre monde : même si les inspirations sont évidentes, les discriminations de cet univers reposent sur de vraies différences d’aptitudes naturelles et des pulsions souvent maladives. En résulte un univers « normal » en apparence mais toujours au bord du chaos et qui ne peut guère compter que sur les « Beastars », des individus charismatiques et talentueux qui mettent leur notoriété au service de l’ordre et de l’équilibre. Voilà pour le contexte.

Six volumes sont sortis en France à l’heure où j’écris ces lignes.

Quand on parle du loup, on en voit la queue

L’histoire qui nous intéresse se déroule à l’institut Cherryton, prestigieuse école où un élève du club de théâtre vient d’être assassiné, dévoré par un carnivore. Plusieurs élèves soupçonnent Legoshi, grand loup gris un peu asocial, régisseur lumière du club et, accessoirement, notre héros. Legoshi ! Quel personnage ! Cette grosse pelote de doutes et de paradoxes est le héros parfait pour un récit qui veut développer les questions d’identité. Gentil et timide, il rejette sa propre force et ses instincts tout en voulant intervenir contre ce qui lui semble injuste. Discret et satisfait d’être dans l’ombre, il finit toujours par attirer l’attention avec son étrange comportement. Attentif aux détails que personne ne remarque, il est désespérément aveugle envers tout ce qui le concerne directement. Aussi posé au quotidien que prompt à la panique face à ce qu’il ne comprend pas, aussi mature que manquant cruellement d’expérience. Et avec les joies du passage à l’âge adulte, Legoshi va découvrir en même temps son désir amoureux et ses pulsions de prédateur.

Entre amour et prédation, il n’y a qu’un pas.

J’entend le loup, la lapine et le cerf rouge

Parce que Beastars, c’est avant tout une histoire de relation, qu’elles soient familiales, amicales ou sentimentales. Toute l’intrigue (passionnante) autour, qu’elle se passe dans un club de théâtre de lycéens ou dans le marché noir contrôlé par la mafia, ne sert qu’à explorer et pousser au bout ces relations. Bien que la galerie des personnages soit riche et colorée, un triangle de relations complexes porte le récit. Legoshi le loup, évidemment. Mais aussi Louis le cerf rouge, star du club de théâtre et pressenti pour être le futur Beastar, aussi confiant qu’arrogant, l’opposé lumineux de Legoshi. Et entre eux, Haru la lapine, boule de poil trop honnête avec ses sentiments pour son propre bien. Oui, tous les codes du triangle amoureux sont là, et les révélations et déclarations-chocs en fin de chapitre abondent, comme dans toutes les comédies romantiques. Mais ici, les rebondissements ont des conséquences sur la durée, le statut quo ne dure pas. Très vite, les personnages se retrouvent complètement transformés par les expériences qu’ils traversent. Surtout si lorsqu’on ajoute le tigre complexé, la louve ambitieuse, le panda roi du ghetto, le gang des lions et tant d’autres…

Source des tourments de Legoshi, Haru fait autant figure de proie que de prédatrice.

Une double page et une punchline, svp

En version papier, le tout est servi par un dessin avec lequel j’avais un peu de mal au début, avant de me laisser séduire. Le sens de la mise en scène de l’auteure est parfait pour représenter les dynamiques conflictuelles entre les personnages, et le jeu sur l’aspect des personnages fonctionne à merveille, surtout pour Legoshi : tantôt un air simplet, tantôt un air prédateur, selon les personnes qui le regardent. Mon péché mignon dans cette série, ce sont les double-pages : quand Paru Itagaki décide d’appuyer une phrase ou une révélation en occupant deux pages, elle compose son dessin comme une scène de film, et j’en suis conquis à chaque fois.

Louis est un personnage absolument fantastique, je ne le répéterai jamais assez.

Lisez ou regardez Beastars, point barre

Détailler tout mon amour pour cette série impliquerai de dévoiler chaque pan du scénario et chaque évolution de personnage, donc : lisez (l’éditeur Ki-oon a fait un excellent travail de traduction) ou regardez (quand la série sera disponible légalement sur Netflix parce que ce n’est pas encore le cas) Beastars. C’est autant une très bonne histoire de passage à l’âge adulte qu’une réflexion sur les relations « humaines », et autant un thriller palpitant qu’une comédie romantique. C’est une œuvre généreuse qui distribue les bons personnages comme les rebondissements, et que vous aurez plaisir à relire pour mesurer le chemin parcouru. Quel que soit votre état émotionnel, elle vous aidera à… reprendre du poil de la bête.

La composition et le dessin sont également au top pour les scènes comiques.

Vincent Lindon contre Haim Saban : tout mon amour

L’année 2019 est arrivée et il va falloir que j’alimente ce blog de manière plus active. Inaugurons donc cette nouvelle ère en parlant de mes goûts cinématographiques, que j’ai toujours eu du mal à situer. De nombreuses personnes dans mes amis, contacts ou simplement ceux que je suis par-ci par-là ont conclu leur année avec leur top des meilleurs films de l’année, ou juste le meilleur selon eux. C’est un bon moyen de montrer ses goûts, ses valeurs, et faire la promotion des films qu’on a aimés. Sauf que pour moi, en 2017, mon film préféré est ce joyeux bazar d’action/science-fiction américain de « Power Rangers ». Et en 2018, ce drame social français de « En Guerre ». Deux films qui n’ont vraiment rien à voir, deux émotions aussi importantes l’une que l’autre. Alors voyons ce que j’y trouve, et pourquoi vous devriez les voir si vous pensez pouvoir y trouver la même chose.

« Oui alors je voudrai m’insurger d’être comparé à ce gros nanar de Power Rangers svp »

Film préféré en 2017 : « Power Rangers », de Dean Israelite

La série Power Rangers n’a pas bercé mon enfance, loin de là. Je n’en ai qu’un vague souvenir, entre des vieux bouts d’épisodes vus ici et là et quelques images d’un jeu Playstation auquel ma cousine jouait. Par contre, j’ai maté ma part de dessins animés à la télévision, et entre ces derniers, j’ai été copieusement matraqué par les publicités pour les jouets. Au point de découper dans le catalogue de Noël quelques-unes de ces figurines transformables qui réussissaient le tour de force de se renouveler sans changer : animaux, dinosaures, véhicules, ninjas mais toujours rouge/jaune/bleu/rose/noir, et vert parfois. Lorsque j’ai vu la première bande-annonce pour cette version 2017, plus sombre, plus réaliste, plus mature, ma réaction fut simple : « ils vont complètement se planter et je veux voir ça ». Pensez donc ! Power Rangers, la série outrageusement faite pour vendre des jouets, kitch au possible et dont toutes les scènes d’actions viennent de séries japonaises sur lesquelles les dialogues ont été refaits (pour plus d’information, je recommande la vidéo de Benzaie à ce sujet) : comment rendre ça « sérieux » ? La bande-annonce laissait présager une tentative de faire à Power Rangers ce que Christopher Nolan avait fait à Batman en son temps. La version 2017 ne pouvait qu’être ridicule car kitch ou ridicule car se prenant trop au sérieux, avec un très mince espace pour être un bon film. Avec deux bons amis amateurs de ce genre de délire, nous avons donc pris nos tickets dans l’idée d’aller assister à un massacre.

Les publicités ont eu une diffusion monstrueuse, bien loin devant la série qui ne passait pas trop aux créneaux où je regardais la télévision.

À toutes fins utiles, rappel de l’histoire : le principe des Power Rangers est de prendre cinq adolescents vivants leur vie à la fac qui vont sécher les cours pour enfiler des costumes colorés et affronter des méchants avec de mauvais costumes pour sauver le monde. En 2017, nous commençons donc avec Jason, le cliché de la star de l’équipe de football mais qui est ici déchu, assigné à résidence, blindé d’heures de colle. Il va rencontrer Billy, le cliché du geek mais qui est ici traité sérieusement comme Asperger, et Kimberly, le cliché de la bimbo du collège mais qui est ici en colle et en quête de rédemption après avoir balancé les photos nues d’une de ses copines sur le net. Pas de doute, on a réactualisé le propos. Un peu de scénario plus tard, les trois plus ou moins amis se retrouvent dans une carrière où ils vont rencontrer Trini, la fille mystérieuse qui médite face au soleil levant en écoutant du metal (une exceptionnelle introduction de personnage), et Zack, qui vit seul avec sa mère malade dans une caravane. Après, explosion, pierres/badges magiques qui donnent des pouvoirs, pif paf pouf vous êtes des Rangers, le scénario colle au principe de base, il aura juste fallu attendre la moitié du film pour voir les costumes de Power Rangers du titre. Jason en rouge, Billy en bleu, Zack en noir, Kim en rose et Trini en jaune. Ah, et la méchante, qui répond au doux nom de Rita Repulsa, c’est l’ancienne Power Rangers verte, et elle veut s’emparer du « Cristal Zeo », caché sur Terre, sous la petite ville d’Angel Grove où se trouvent les héros. Vous trouvez ça cliché voire stupide ? Oui, ça l’est. Et c’était ma meilleure séance de cinéma de 2017.

Alors ça ressemble tellement à des armures rejetées de Mass Effect que ce gif pourrait être tiré d’Anthem, mais ce sont bien les Power Rangers modernes.

Du bonheur en boîte

J’ai trouvé l’envie d’écrire des histoires enfant, en étant déçu de mes dessins animés et livres préférés et en souhaitant les réécrire comme moi je le voulais. Power Rangers 2017, c’est ça, puissance 1000. J’ai passé le film avec la sensation de comprendre tous les choix de scénario, en gardant ce qui faisait le sel du matériau d’origine et en transformant ou en améliorant le reste :

– Les Zords (les véhicules qui s’assemblent en robot géant) sont une composante importante de l’imaginaire Power Rangers, le film choisit une scène d’introduction au Cénozoïque, où le Cristal Zeo et les pierres de pouvoir atterrissent sur Terre la première fois. Une scène qui sert uniquement à justifier que les Zords soient inspirés des créatures de l’époque et donc soient des VÉHICULES ROBOTS DINOSAURES. Un élément scénaristique consacré à réveiller un plaisir puéril, j’adore.

Toute la scène d’introduction ne sert qu’à justifier cette scène-là. Preuve que le film a absolument tout compris.

– Les méchants ridicules faisaient le sel de la série mais nous sommes dans un film sérieux ? Faisons une méchante dangereuse pour les héros mais à mourir de rire pour le spectateur. Oui, dans l’univers du film, Rita Repulsa (j’adore tellement ce nom) est dangereuse, elle tue, détruit, menace le monde. Mais pour le spectateur, entre le nom, le look et le cabotinage absolu d’Elizabeth Banks qui en fait des caisses et semble s’éclater à chaque seconde du film, cette méchante est tellement drôle à voir, prenant au sérieux les aspects les plus futiles du monde moderne, dégustant un excellent placement de produit avec le plus grand sérieux pendant que son golem d’or détruit le monde en arrière-plan. Ah oui, son plan implique un golem géant en or numérique, ce qui est évidemment parfaitement dégueulasse visuellement et donc parfaitement dans le côté excessif du film. Même sa défaite est hilarante.

Que demander de plus ?

– Les personnages ont de vrais problèmes. Oui, je reconnais aisément qu’aucun n’est un personnage complexe et passionnant, et que leurs problèmes semblent un peu être un bingo des clichés de la série pour ado moderne… Mais c’est le but. La bande des Power Rangers est une bande d’archétypes qu’on identifie facilement, mais dont on a modifié une ou deux caractéristiques et à qui on a ajouté un ou deux problèmes pour les rendre plus attachants. Ajoutons à ça quelques scènes de développement personnel et une introduction qui prend son temps et on obtient une bande attachante. Pas novatrice, mais attachante. C’est du storytelling simple mais efficace, et ça marche.

Ce genre de petite séquence « je raconte mes problèmes au coin du feu » n’a rien d’exceptionnel, mais fonctionne parfaitement pour créer de l’empathie pour cette équipe.

– Le casting était une (relative) promotion de la diversité dans son époque ? On actualise la diversité avec un Asperger et une lesbienne (qui fait d’ailleurs de Power Rangers le premier film hollywoodien avec une super-héroïne LGBT, malgré les 14 films du Marvel Cinematic Universe sortis avant) et on montre que c’est « normal » pour la nouvelle génération : seuls les « bullys » ont un problème avec Billy, seuls ses parents ont un problème avec Trini. Et on pense aussi à éviter les clichés racistes des couleurs de costume : c’est Zack, d’origine asiatique, qui récupère le noir, tandis que Billy endosse le bleu.

– Et puis, en vrac, les cascades et combats ridicules conservés, les héros qui se comportent avec un scepticisme assez logique face à Zordon (le « mentor » qui est un ancien ranger dont il ne reste qu’un hologramme) qui leur dit qu’ils sont des Power Rangers (réaction naturelle : on se casse ?), le vieux générique balancé avec brutalité en plein milieu d’une scène au ton totalement différent et pour lequel toute la salle a hurlé de joie, les costumes « modernisés » mais qui restent assez kitch, les vannes à la con, l’ambiance adolescente et milles autres détails. C’est un film généreux. Et comme je suis aussi généreux, sachez que vous n’en êtes qu’à la moitié de ce texte. De rien.

Ce genre d’arrivée « pour faire cool » qui ne sert à rien mais qui est exactement ce que je voulais voir dans ce film.

Film préféré en 2018 : « En Guerre », de Stéphane Brizé

Les drames sociaux ne sont pas mon style. Sans faire preuve d’un mépris déplacé, je vais au cinéma moins souvent que je ne devrais, et j’aime autant éviter d’y aller pour m’apitoyer sur le monde et réaliser combien les autres souffrent (oui, je caricature, mais je ne vais pas assez voir ces films pour avoir autre chose qu’un avis caricatural sur le sujet). Bref, j’étais dans une journée où je voulais aller voir plusieurs films, tester de nouvelles choses, et j’avais vu « L’Homme qui a tué Don Quichotte » de Terry Gilliam peu avant, film dont je suis sorti déçu. Le temps était pourri, le climat social aussi, mon humeur était en berne, autant aller au bout de la démarche. Et puis, ce film-là, « En Guerre », une amie cinéphile (dont vous pouvez découvrir le travail dans la revue l’Écran) en avait dit le plus grand bien. Et puis, des journalistes de Mediapart ont loué le film en indiquant qu’il retranscrivait mieux la réalité que leurs articles. Allez, n’en jetez plus, je vais aller prendre ma dose de tristesse et de mélancolie face à la noirceur du monde. J’ai bien fait d’y aller (merci à Dolores et à Dan Israël), parce que je m’étais trompé d’émotion.

J‘assume être plein de préjugés et de manque de connaissances en matière de drame social, mais ça n’était pas l’affiche qui me motivait à aller au cinéma un dimanche soir.

Je n’avais vu aucun film de Stéphane Brizé, je connaissais simplement la chanson « La loi du marché » (inspirée du film éponyme de Stéphane Brizé) par Cyril Mokaiesh, avec Bernard Lavilliers (l’émission « Par Jupiter » sur France Inter l’avait passé plusieurs fois). Je savais donc qu’on allait parler lutte sociale et capitalisme broyeur de petites gens, et je n’ai pas été déçu. Le film commence par un reportage télé sur l’usine Perrin à Agen, dont les employés ont accepté des heures supplémentaires sans prime pour sauver leurs emplois il y a deux ans, et qui va fermer malgré tout. L’usine Perrin, c’est le miroir évident des usines Whirlpool, ArcelorMittal et toutes celles où les employés se sont mis en grève en réponse à un plan social ou une fermeture totale. Le film nous plonge dedans de très près, caméra à l’épaule, au cœur des manifestations, débats et engueulades qu’implique une telle situation. On va donc suivre Laurent Amédéo, leader syndical qui mène la contestation et porté par un Vincent Lindon absolument superbe de réalisme. Le quinquagénaire fatigué et usé mais qui a encore la hargne et va se battre pour ce en quoi il croit, en allant emmerder tout le monde, politiques, patrons, autres syndicalistes, en espérant obtenir gain de cause. Je pensais que la vue de son combat perdu d’avance allait m’inspirer tristesse, pitié et vague à l’âme. Je suis sorti de la séance en colère, et j’ai dû rester dans cet état pendant trois jours.

Ma tête après une mauvaise nuit à repenser au film.

De la rage en bouteille

« Power Rangers » était le manichéisme le plus pur et le plus jouissif. « En Guerre » n’a que faire des gentils et des méchants. Oui, il se positionne du côté des syndicalistes, il les magnifie, il souligne leur héroïsme et veut montrer que la lutte sociale est une lutte vaillante. Mais il filme à hauteur d’homme, et ses héros sont fragiles, fatigués, parfois déjà brisés, et ils se divisent, s’opposent entre eux. Le personnage de Vincent Lindon est glorieux parce qu’il veut bien faire dans un monde qui l’en empêchera par tous les moyens, il est misérable parce que la douleur viendra de partout. Les politiques vont le lâcher, le patronat trahira sa confiance, les collègues choisiront la voie de la facilité et les manifestants céderont à leur rage et feront le débordement de trop. Il veut préserver son boulot et celui de ses camarades, et la défaite n’en sera que plus amère. Il voudrait simplement travailler et s’occuper de son petit-fils qui vient de naître, mais son combat lui prend trop de temps et d’énergie pour vraiment être aux côtés de sa famille. Et si je parle autant de Vincent Lindon, qui mène le film brillamment, c’est que les autres acteurs sont des inconnus. Pour des raisons de réalisme, Stéphane Brizé a fait tourner des inconnus, sans dialogue écrit à l’avance, et ça marche. Oui, ces gens sonnent naturels, avec tous leurs défauts et leurs erreurs, et donc ils me touchent.

Comme l’explique bien Stéphane Brizé, les personnages ne peuvent pas communiquer. C’est ce qui les rend aussi exaspérants qu’attachants.

Mais le génie du film pour moi, là où il m’a touché en plein cœur, c’est qu’il n’a pas de méchants. Il n’y a que des gens qui font des choix extrêmement logiques compte tenu de leurs positions, situations et valeurs. Le conseiller économique du Président de la République qui intercède en leur faveur essaye vraiment de les aider, les syndicalistes qui « trahissent » le font avec les meilleures raisons du monde, et personne n’est mauvais ou cruel. Une seule décision dans tout le film m’a semblé un peu « forcée », dans le sens où elle n’était pas inéluctable, mais pour le reste, chaque nouvel événement semble être la seule possibilité compte tenu de la situation. Ce film m’a touché parce qu’il a épousé ma vision du monde, où presque personne n’est mauvais mais où tout le monde est pris dans un système qu’il comprend à peine et peine à comprendre celui des autres. « En Guerre » a pris toute mon empathie pour me dire que le système était une machine à broyer tout le monde et que les choses ne pouvaient que finir ainsi, que même lorsque tout le monde a les meilleures intentions du monde, à la fin le système gagne et le système écrase. C’est pour cette raison que je suis ressorti la rage au ventre, que j’ai passé mes soirées et journées suivantes à refaire le film (et le monde) dans ma tête pour chercher une solution, un happy ending, sans trouver de réponse. C’est cette sensation d’être pris au piège, sans échappatoire, qui a fait de ce film mon coup de cœur de 2018.

Comme il est très difficile de trouver un gif de En Guerre pour illustrer cet article et qu’on conclut sur la colère, Rage Against The Machine me semble de bon aloi.

Je vous aime parce qu’on s’est compris

Distinction à opérer : mon film préféré n’est pas le meilleur film de l’année selon moi. C’est simplement la séance qui m’a procuré le meilleur ressenti, ou le plus intense. Et la joie de « Power Rangers » est comparable à la rage de « En Guerre » car, dans les deux cas, j’ai eu le sentiment qu’on s’était compris, le film et moi.

Blague obligatoire.

Avec le film qui a réactualisé l’univers produit par Haim Saban (l’homme derrière cette idée de récupérer des bouts de séries japonaises et de redoubler par-dessus), j’ai eu le sentiment de comprendre ceux qui ont écrit ce film, et de m’être éclaté avec eux à faire le film. Analyser et transformer ce qui faisait une série aussi culte que ridicule, pour redonner une partie de ce plaisir coupable de l’époque. On s’est compris parce que tous les clichés ne sont pas mauvais et que ce film a su garder ceux que j’aimais, et qu’à la fin « Power Rangers » m’a dit qu’il y avait des plaisirs simples et puérils à consommer sans modération.

Avec le film porté par Vincent Lindon, j’ai eu le sentiment de partager la vision du monde de ce film, des mécanismes dans lesquels nous évoluons. Faire une histoire conflictuelle où la plupart des gens sont de bonne foi et où leurs actions leur semblent parfaitement logiques, quand bien même elles les détruisent ou détruisent d’autres personnes, correspond à une certaine lecture que j’ai des relations entre les gens. On s’est compris parce que ce film a une lecture systémique de la réalité, et qu’à la fin « En Guerre » m’a balancé dans la face que j’avais raison de croire à la meilleure volonté de chacun, mais que ça ne changeait rien aux conséquences désastreuses que peut avoir le système.

Deux films que je suis allé voir en m’attendant à autre chose, c’est peut-être la raison pour laquelle j’ai eu une réaction aussi vive à chaque fois. Je n’n défendrai aucun comme étant le meilleur de l’année. Mais ce sont mes préférés parce que, par la joie ou la colère, ils m’ont touché au cœur, ont agi en électrochoc. L’un pour me pousser à retourner écrire de la fiction parce que si on peut s’éclater avec un concept aussi absurde que Power Rangers, je ne vois pas pourquoi je ne serai pas capable de proposer un truc aussi bien, bordel. L’autre pour me pousser à me poser des questions sur plein de choses et retourner poser des questions aux gens parce que, s’il y a des histoires ordinaires à la manière de « En Guerre » autour de moi, je serai un imbécile de passer à côté.

Merci à ces films.

Et merci en particulier aux gifs de Power Rangers dont je ne me lasse pas.

Et puis, quand j’y pense, entre la joie puérile et la colère anti-système, ces films prouvent qu’au fond j’ai encore des goûts d’adolescent. Et c’est aussi bien de l’assumer.

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