Un petit billet écrit d’une traite sous le coup de la colère. Internet a connu un grave scandale cette semaine : le jeu de guerre Battlefield V a dévoilé son affiche et, séisme dans la communauté des joueurs, on y découvrait une femme sur un champ de bataille de la Seconde Guerre Mondiale.

UNE FEMME !!!

L’affiche qui changea le monde.

Les réactions d’une bande d’imbéciles qui dissimulent leur sexisme sous un désir de véracité historique particulièrement hypocrite ne se sont pas faîtes attendre, et je préfère vous renvoyer à l’excellent article de Kotaku (en anglais) qui résume bien la situation, avec le ton qu’il fallait : Oh no, there are women in Battlefield V. De nombreuses réponses bien plus intéressantes ont fleuri, comme l’aimable réaction d’une descendante de combattante, et si le sujet vous intéresse je vous recommande le billet de Padre Pio ou l’analyse de Julien Annard.

Mais à titre personnel, j’ai encore un autre problème avec cette couennerie (néologisme personnel, connerie+couenne), outre l’argument historique déjà réglé. Je laisse l’Histoire à d’autres, moi ce sont les histoires qui me fascinent. Et nos rageux de service ne conçoivent même pas que leur médium favori raconte une histoire.

Si la combattante de cette affiche était la seule femme de tout le conflit, ce serait exactement la raison pour laquelle il faudrait raconter son histoire.

Ces bêtises auront eu le mérite de me faire découvrir Lioudmila Pavlitchenko.

Les récits sont le plus souvent centrés sur des personnages exceptionnels, ou au moins dignes d’intérêt. On raconte les histoires qui vaillent la peine d’être contées. On essaye aussi de raconter de nouvelles histoires, et les jeux vidéos servent également à raconter des histoires. Si les imbéciles venus brandir l’Histoire avaient raison et qu’il n’y avait pas d’autres femmes au front de la Seconde Guerre Mondiale, la seule réponse logique devrait être : « super, j’ai hâte de découvrir le destin d’un personnage aussi isolé dans un conflit aussi destructeur ». Ou alors, on dit juste que les jeux vidéos ne racontent rien, et que le personnage que l’on nous balance n’est qu’un costume à enfiler pour aller tirer sur des gens. Sachant que la plupart de ces imbéciles s’érigent en défenseurs du « vrai » jeu vidéo, les gardiens du temple d’un art noble, je ris jaune à les voir décrédibiliser ainsi l’aspect artistique des jeux. Prétendre vouloir un personnage issu de la « majorité » des figures du conflit est mensonger puisque les joueurs jouent à Battlefield pour être un super soldat, différent, particulier. Certains viennent juste de découvrir qu’il y a plusieurs manières d’être super

Une image de femme au milieu d’un champ de bataille raconte mille fois plus de choses que la même image avec un homme.

Je trouve que cette affiche du jeu précédent ne raconte pas grand-chose, mais à l’époque les mêmes andouilles s’étaient offusqués que le personnage soit noir. Ce que je n’avais même pas « remarqué » au premier abord.

Oui, il y avait moins de femmes que d’hommes sur le front. Conséquence logique : la nouvelle affiche raconte quelque chose, il suffit de la comparer à celle de l’opus précédent pour s’en rendre compte. Un type qui brandit son pistolet dans un décor d’explosions, vous êtes gentils, je l’ai déjà vu. Les deux Guerres Mondiales ont eu un nombre incalculable de représentations, je connais ce vaillant petit soldat. Ce que l’image de Battlefield 1 m’apprend, c’est l’époque où le conflit se déroule, mais elle ne m’apprend rien que je n’attende pas d’un jeu de cette licence. Et à l’inverse, parce que je n’ai pas vu beaucoup de femmes soldats en 39-45, j’ai de nombreuses questions en voyant la nouvelle affiche. Comment cette femme s’est-elle retrouvée là ? Est-ce une guerrière sur le front ou une résistante au milieu d’une opération qui tourne mal ? Est-ce qu’elle a dû se faire passer pour un homme pour se retrouver ici ou a-t-elle été engagée sans regard pour son genre ? J’ai des questions, on me raconte quelque chose, et ça me semble objectivement mieux que l’inverse.

Incapacité à changer de regard ou incapacité à partager ?

Les gros jeux orienté action, toujours la même affiche.

Tout le paragraphe qui suit suppose que c’est le fait de jouer un personnage féminin qui pose problème à ces joueurs, ce qui est déjà beaucoup leur accorder puisque qu’ils se basent sur ce trailer où le personnage joué est absolument neutre.

Incarner un personnage dans un jeu permet de découvrir un autre regard, ou de tester le sien face à un monde donné. Si les « vrais » gamers ne peuvent que se mettre à la place d’un super soldat sans peur et sans reproche qui transporte 40 kilos de matériel au milieu des tirs de mitrailleuse, ce sont les derniers des hypocrites. Le jeu vidéo a un fort héritage du jeu de rôle, qui permet précisément de devenir quelqu’un d’autre, ce que l’on peut faire à travers d’autres médias mais qui est renforcé par l’interactivité. Je ne vois aucun autre argument que le sexisme crade pour justifier de pouvoir se sentir puissant en faisant tout exploser avec un homme mais pas avec une femme, surtout quand le joueur fait exactement les mêmes actions sur sa manette. Et si d’aventure ces joueurs étaient incapables de changer leur regard, ils ont la plupart des autres opus pour s’amuser avec des hommes comme ils le souhaitent. Mais non, ils sont incapables de partager, de laisser un seul jeu de la licence jouable en tant que personnage féminin. Égoïsme ou égo très fragile ?

Des femmes qui bottent des fesses, c’est le bien.

Une des raisons simples d’aimer « Black Panther ».

C’est ce qui achève de me faire grincer des dents. Battlefield ne représente pas l’Histoire, qui sert bien plus de toile de fond et de prétexte, mais raconte une histoire. Or, j’adore les histoires avec des personnages féminins qui bottent des fesses, qui détruisent tout sur leur passage ou triomphent d’un combat épique. Je fais partie de ces joueurs qui sont très satisfaits quand on leur propose d’incarner un personnage féminin, surtout si je vais pouvoir avoir la sensation de puissance que sait procurer le jeu vidéo. Mirror’s Edge est mon jeu favori, je fais presque toujours un personnage féminin dans Dark Souls, je préfère ma partie de Mass Effect avec Jane Shepard plutôt qu’avec John. J’aime les films, les livres ou les séries avec des personnages féminins forts, et forts en combat. Si je pouvais scénariser le jeu dont j’ai envie, j’écrirai certainement une héroïne.

Dans leurs prétendues demandes de « précision historique », déjà allègrement démontées, nos enquiquineurs de services n’imaginent même pas que, en réalité, des gens ont juste eu envie de raconter une histoire de guerre avec une guerrière. Ils hurlent au « politiquement correct imposé » sans penser qu’il y a un ou une scénariste qui a souhaité raconter cette histoire, certainement avec de très bonnes raisons personnelles. Si mettre une femme ne changeait rien à l’histoire à raconter, ils ne seraient pas en train de chouiner.

Le reddit de Battlefield prouve que ce n’est pas « juste » une minorité un peu trop bruyante, pour que les modérateurs aient dû agir.

Les gamers ont, outre un problème de sexisme inhérent à la culture, un noyau dur et bruyant d’hypocrites particulièrement toxiques envers les femmes. Ces derniers m’exaspèrent d’autant plus qu’ils prouvent ne pas avoir compris qu’un jeu raconte quelque chose, qu’il est fait par des gens qui ont envie de raconter une nouvelle histoire, tout en prétendant « défendre » le jeu vidéo.

Faîtes des personnages féminins, surtout dans les supports où les hommes sont majoritairement représentés. Encouragez ceux qui le font. Et racontez de nouvelles histoires.

Outre Battlefield et Call Of Duty, une autre grosse licence du genre est Medal Of Honor. Dont voici une jaquette datée de… 2000.